Parce que je t’aime
Par Hyacinthe TOURE
Juin 2005
Juin 2005
C’était un dimanche après-midi. « Shirley, ta grande sœur Ophelia au téléphone ». C’était un appel international. « Je ne lui parle pas. » Je pensais à une plaisanterie. Elles sont sœurs, amies et complices. Elles ne peuvent se passer l’une de l’autre. . Très vite, j’ai dû me rendre à l’évidence. C’était sérieux. « Pourquoi ? », demandai-je, « Elle m’a énervée. Je suis très fâchée. Je ne veux plus lui parler ». Elle ressentait vraiment de la colère. Cela se reflétait sur son visage. Non, jamais je n’aurais pu imaginer cela.
Pour une parole, un comportement, un geste, une offense, des foyers et des amitiés sont brisés, des familles fragmentées, des pays divisés et des guerres ont éclaté.
« Non, non et non. J’ai eu trop mal, j’ai été profondément blessé, je ne peux pas pardonner », entend-on çà et là. Nos maux et ceux de la société sont souvent liés au manque de pardon, car le pardon reçu ou donné est au cœur de la santé mentale de l’homme. Qu’est-ce que le pardon et pourquoi est-il si important ?
Selon le dictionnaire, pardonner c’est tenir une offense pour non avenue, c’est renoncer à tirer vengeance. Oui, c’est renoncer à tirer vengeance. Un choix très difficile.
Lors d’un procès pour homicide involontaire, une rencontre fut organisée par le juge à la demande d’un pasteur entre le chauffeur fautif et la mère de la victime. Lors de la rencontre, l’homme a fondu en larmes devant cette femme éplorée. Cette dernière fut prise de sympathie. Elle a donc demandé une remise de peine. Ce qui fut accordé par le juge. Le pardon ne vient pas éliminer la justice.
Les premiers propos de Nelson Mandela après avoir passé plus 116 000 jours en prison ont porté sur la paix, le pardon et la réconciliation. À l’initiative de Desmond Tutu, une « Commission Vérité et Réconciliation » fut mise sur pied. Il était convaincu que la société sud-africaine ne survivrait pas si les noirs ne pardonnaient pas à leurs bourreaux blancs.
Plus de 20.000 victimes se sont présentées pour parler de leurs meurtrissures, des injustices et des tortures qu’elles avaient subies. Plus de 5000 tortionnaires ou bourreaux étaient présents. 1163 ont avoué leurs crimes et ont été amnistiés.
Le Pardon a été pour beaucoup de Sud-africains un médicament très dur à avaler. Les Dirigeants ne leur ont pas demandé de renoncer à leur colère. Ils ont simplement demandé de pardonner. Aujourd’hui, le Peuple sud-africain poursuit son chemin vers la croissance et le développement durables.
Pour la première fois dans l’histoire, le pardon a été utilisé à un niveau national comme une thérapie et ce fut un vrai succès.
Par contre, les Journées nationales de réconciliation en Côte d’Ivoire n’ont pas eu l’impact escompté. Il y a eu beaucoup d’amalgames et de confusions. Si le pardon et la réconciliation peuvent être associés, plusieurs points sont à préciser :
1. On ne peut aller à la réconciliation sans le pardon et on ne peut pardonner sans connaître l’offenseur. À qui devrions-nous pardonner ?
2. Le Pardon est un processus lent. « Si tu n’es pas rancunier, tu lui pardonneras tout de suite ». En plus de la blessure, l’on culpabilise l’offensé. Il faudrait laisser à l’offensé le temps de pardonner. Non, le pardon n’est pas un acte héroïque. Il n’engage pas notre seule volonté. Il engage tout notre être (notre cœur, notre intelligence, notre être psychique, etc.)
3. Le Pardon n’est pas synonyme de réconciliation. Il ne s’impose pas.
Deux amis qui se blessent sévèrement ne peuvent pas décider de tourner la page d’un seul coup de baguette magique. Il faudrait qu’il y ait tout d’abord le pardon. La réconciliation vient ensuite. Elle n’est pas systématique. Elle est à souhaiter.
4. Le pardon n’est pas l’oubli. Mais notre mémoire émotionnelle va se cicatriser. On va se souvenir de l’événement, mais on n’aura plus de ressentiment en notre for intérieur. Quand on touche une cicatrise, elle ne fait plus mal. C’est ce qui arrive quand on pardonne. On ne souffre plus.
Si le pardon est bénéfique pour tous, en revanche, les effets du non-pardon sont dramatiques pour l’individu et la société.
La première réaction toute naturelle de l’homme, c’est la vengeance. Œil pour œil, dent pour dent, c’est la loi des équivalences ou la loi du talion. Le danger de vengeance, c’est la spirale de violence qu’elle engendre.
La haine, l’amertume, la rancœur, le ressentiment et la rancune qui sont des réactions tout à fait naturelles et légitimes sont néfastes pour la santé mentale de l’individu. La blessure reçue nous empoisonne la vie. On vit dans un stress continu. Ils sont à l’origine de l’hypertension, de l’arthrite, de certains cancers, de l’ulcère, des dépressions, des maladies psychiatriques et même cardio-vasculaires.
De plus, ces sentiments ont une influence néfaste sur notre entourage et notre vie socioprofessionnelle. Ils ne soulagent ni n’apaisent la douleur, ils l’augmentent. Vous ne pouvez trouver la paix ni le réconfort dans la vengeance et la haine. Elles endurcissent le cœur et le rendent amer. La vengeance et la haine n’apportent rien.
En revanche,
le pardon apaise le cœur,
le pardon libère l’âme,
le pardon affranchit,
le pardon grandit,
le pardon rapproche les individus.
Deux anciens gardiens de prison de Nelson Mandela furent reconnus par ses gardes de corps lors de son investiture. Ils voulurent les expulser. « C’est moi qui les ai invités. Ils étaient prisonniers comme moi. Aujourd’hui, ils sont libres ». Quelle belle preuve de pardon et de l’amour du prochain !
La justice a certes condamné le chauffeur, mais elle ne peut rendre la vie à la victime. Mais le pardon accordé par cette dame les a libérés et affranchit tous les deux. Plus d’amertume ni de haine ni d’esprit de vengeance. Elle ne regarde plus le passé et se tourne vers l’avenir.
Quelques jours plus tard, je vis cette page imprimée collée au mur du bureau de Shirley à domicile. Un courriel reçu de sa grande sœur Ophelia avec pour titre « parce que je t’aime ». Sur cette feuille, un encadré avec une colombe blanche entourée de roses rouges et un bref message. À droite, un autre message empreint d’humilité. Enfin, un texte émouvant bien à propos de Max le poète.
C’est ce courriel qui m’a inspiré. Le 30 octobre 2001, Ophelia s’est brusquement éteinte. Elle n’avait que 47 ans. Mais je n’oublierai jamais son humilité et sa belle preuve d’amour. Shirley aurait été sûrement dépressive aujourd’hui si elles ne s’étaient pas réconciliées à temps.
Aujourd’hui, il n’est pas trop tard. Vous qui ne voulez pas pardonner parce que profondément blessé. Quelle valeur accordez-vous au pardon ? « C’est un homme qui a perdu ses deux mains qui m’a appris à pardonner », dixit un ancien prisonnier de Robben Island.
Oui, quelle est la valeur de votre pardon ? Plus la blessure est grande, plus grande est la valeur de votre pardon. Il n’est pas trop tard. Vous pouvez commencer la thérapie du pardon dès aujourd’hui. Le pardon est la clé de tout. Pardonner, c’est aimer son prochain. Mais, c’est aussi s’aimer soi-même, car nous souhaitons tous être pardonnés.
